Le GIEC a été mis en place en 1988, par l’Organisation météorologique mondiale et le Programme pour l’environnement des Nations-Unies, avec l’objectif suivant : « Le GIEC a pour mission d’évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les fondements scientifiques des risques liés au changement climatique d’origine humaine, cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et envisager d’éventuelles stratégies d’adaptation et d’atténuation ». Vingt ans après, il est temps de s’interroger sur la réussite de cette mission et sur la pertinence de l’existence du GIEC.Après 20 ans d’existence, la conclusion principale des auteurs principaux du GIEC est claire :
• les gaz à effet de serre anthropiques sont responsables de la majeure part du réchauffement observé ces cinquante dernières années ;
• les projections des modèles climatiques indiquent que les émissions de gaz à effet de serre sont susceptibles de provoquer des perturbations climatiques importantes, d’autant plus importantes que la concentration atmosphérique des GES sera élevée.
Notre opinion a été exprimée sur ce site à travers l’analyse critique du Résumé pour décideurs 2007.
• La part exacte des gaz à effet de serre anthropique dans le réchauffement récent reste inconnue et ne peut faire l’objet d’un avis « vraisemblable » en l’état des modèles et des observations
• Les projections des modèles pour 2100 sont entachées de telles incertitudes structurelles (liées à la physique des modèles) et conjoncturelles (l’évolution de l’humanité, l’évolution naturelle du climat en dehors des forçages anthropiques) qu’elles ne peuvent être considérées comme raisonnablement représentatives de ce que sera l’état réel du climat en 2100, à l’échelle globale ou régionale.
• L’avis exprimé par le GIEC représente le « consensus » d’un nombre restreint de chercheurs (les auteurs principaux, leur équipe d’examinateurs directs) et en lui-même, ce consensus n’est porteur d’aucune vérité scientifique (au sens où la vérité ne se décide pas à la majorité en science).
Une stagnation évidenteAu-delà de notre opinion, le GIEC a accompli l’essentiel de sa mission : alerter les décideurs sur les conséquences possibles des émissions de gaz à effet de serre. Sur le reste, le Rapport 2007 démontre que le GIEC n’est pas réellement capable d’apporter plus de précision à cet avis dominant des experts travaillant en son sein.
• Les fourchettes des modèles se sont élargies au lieu de se resserrer. Ce phénomène est appelé à s’aggraver à mesure que les modèles vont se complexifier, soit en résolution de maille et en approche des phénomènes turbulents de surface / couche-limite, soit en couplage avec d’autres modèles eux-mêmes entachés d’incertitudes (modèles glaciologiques, modèles de cycle du carbone, modèles régionaux, etc.)
• Les points les plus importants pour l’évolution des températures de surface (rétroactions de la vapeur d’eau, du gradient thermique, de la nébulosité) n’ont connu aucune avancée décisive. Cela ne concerne pas seulement la comparaison des Rapports AR4 2007 et AR3 2001 : depuis trente ans, c’est-à-dire depuis les premiers modèles d’équilibre énergétique (EBM) ou de radiation-convection (RCM), la fourchette de la sensibilité climatique est à peu près la même. On trouvait déjà 1,5-4,5°C dans le rapport Charney de 1979 (Académie Américaine des Sciences, voir Weart 2003 pour une approche historique). La stagnation des modèles est à l’évidence structurelle et tient notamment à leur approximation de phénomènes trop complexes ou chaotiques pour être résolus numériquement.
• Les projections régionales, les plus importantes pour l’adaptation humaine, sont toujours reconnues comme très approximatives. En dehors de quelques traits robustes, les modèles donnent des réponses très divergentes en hydrologie (précipitations, sécheresses) comme en circulation atmosphérique régionale, de même qu’ils reproduisent très imparfaitement les observations de méso-échelle.
Les points précédents ne signifient pas que les chercheurs « ne font rien », bien au contraire. Mais ils montrent le caractère démesurément complexe et long d’une modélisation efficace et globale du climat terrestre. Il faut des dizaines de milliers d’observations de détail et de long terme, en surface, dans l’atmosphère ou dans l’espace (pour le soleil), pour contraindre peu à peu tout ce que les modèles ne peuvent pas calculer directement et doivent en conséquence paramétriser de manière approximative. Par ailleurs, les amplitudes du réchauffement moderne sont très faibles (quelques dixièmes de degré), la plupart des évolutions climatologiques sont soit peu prononcées à long terme soit au contraire très variables à court terme (vitesse de vent, précipitations, intensité de cyclone, avancées et retraits des glaces, etc.) et mal connues dans le passé récent (donc mal évaluées en termes de variabilité naturelle), la précision actuelle des modèles n’est pas suffisante pour aller au-delà d’une validation « grossière » vis-à-vis des observations... C’est bien la raison pour laquelle il y a toujours autant de divergences entre eux : s’il existait des critères précis de qualification / réfutation des modèles, on aurait depuis longtemps des résultats bien plus convergents. Ce n’est pas le cas, et ce ne sera toujours pas le cas dans les années, peut-être les décennies à venir.
Le climat évolue lentement, les sciences climatiques aussi. Cela signifie que tous ces travers ne seront pas corrigés en l’espace de 5 ou 10 ans, c’est-à-dire de un ou deux rapports GIEC. De la même manière, l’évolution du climat d’ici 2020 n’est pas de nature à apporter une sanction décisive aux modèles : même si les températures stagnaient, on pourrait toujours trouver une explication ad hoc relative à la variabilité intrinsèque du climat ou aux forçages mal connus (aérosols). Les modèles ne s’engagent sur aucune projection à court terme. Il faudrait donc attendre 2030 à 2040 au mieux pour observer une (éventuelle) falsification des modèles par le réel, et constater (peut-être) que les « très vraisemblables » conclusions 2007 étaient fausses.
Division, confusion… dissolution ?Outre ces stagnations assez patentes, 2007 a également été marquée par l’émergence d’une critique alarmiste du GIEC. Depuis quinze ans déjà, nombre de chercheurs exprimaient leur doute, leur réserve ou leur opposition. Ils étaient classés comme « sceptiques ». Cette année, plusieurs chercheurs ont considéré au contraire que le GIEC se montrait trop « conservateur », notamment sur les risques de hausse du niveau des mers. Alors qu’il était censé favoriser et exprimer le consensus, le GIEC semble donc semer de plus en plus la division et la confusion.
Au regard de ce qui précède, il apparaît que l’existence du GIEC n’a plus grand intérêt vis-à-vis de sa mission de précision sur les risques. Plusieurs membres du GIEC l’ont eux-mêmes suggéré récemment (comme le président Rajendra Pachauri ou Mike Hulme), une redéfinition de ses missions et de ses modes de communication serait nécessaire (Giles 2007, Kerr 2007). Les grands rapports quinquennaux ont montré leurs limites : ils déçoivent les attentes de progrès et de précisions ; ils contraignent les chercheurs impliqués à un travail important et peu productif (pour la recherche elle-même) ; ils suscitent des polémiques périphériques assez nombreuses ; ils n’éclairent plus vraiment les décideurs et le public au-delà de l’existence d’un risque hypothétique, désormais établie.
Au-delà des réformes évoquées, la dissolution pure et simple du GIEC serait bien sûr une autre option. Les rapports du GIEC apportent de très précieuses synthèses pour les passionnés du climat – l’auteur de ces lignes en est, et remercie donc le GIEC de ce travail – , mais de telles synthèses peuvent être produites dans des cadres différents.
Car après tout, les sciences du climat ont progressé sans le GIEC, et elles continueront de le faire sans lui aussi. Les départements et laboratoires de recherche, tout comme les grands projets internationaux ou missions satellitaires de mesures, ne doivent rien au GIEC. Sa dissolution n’empêcherait nullement de faire connaître les avancées de la science, par des rapports de synthèse ciblés sur des thématiques plus précises, tels qu’en produit déjà la recherche publique des différentes nations ou pourrait en produire l’OMM. Elle mettrait fin aux dommageables confusions entre science, politique et médias suscitées par son existence. Et, bien sûr, elle n’empêcherait pas les citoyens et les politiques de débattre et de décider. Soit les conclusions 2007 sont réellement « vraisembables », et nous avons les cartes essentielles en main pour un vrai débat public sur les coûts et bénéfices de la lutte contre le réchauffement climatique. Soit elles ne sont pas réellement « vraisemblables », et la conséquence est la même : le GIEC et ses rapports quinquennaux ne sont plus utiles en tant que tels.
Référence :Giles J. (2007), From words to action,
Nature, doi:10.1038/445578a
Kerr R.A. (2007), Scientists tell policymakers we're all warming the world,
Science, 315, 754-757.
Weart S.R. (2003),
The Discovery of Global Warming, Harvard UP, Cambridge, Londres.
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